
Pour le prix du meilleur polar francophone du salon du polar de Montigny-les-Cormeilles. Parmi les 10 auteurs retenus : Yasmina Khadra, Ayerdal et Gilles Verdet, excusez du peu !
Pour le prix du polar SNCF, catégorie premier roman. Parmi les 5 auteurs retenus : Franck Thilliez. Voir le dossier de presse
Eva est grosse. Toute sa vie, sa mère lui a répété « mieux vaut faire envie que pitié » et l'a gavée de nourriture à défaut de vraie tendresse et de compréhension. Tout les sépare ; notamment la figure du père défunt, un homme auquel sa fille voue un véritable culte... jusqu'à souhaiter travailler à la Poste, ainsi qu'il l'aurait aimé pour elle.
Oui mais voilà. Eva a beau avoir fait preuve, année après année, lors de remplacements durant les congés annuels, de ses compétences remarquables de guichetière, le receveur de son village éprouve un dégoût viscéral devant sa silhouette trop replète. Une véritable phobie des gros, une haine mesquine pour cette grosse-là. L'emploi passe sous le nez d'Eva lorsqu'elle postule pour remplacer à temps complet sa collègue venant d'atteindre l'âge de la retraite.
Alors se succèderont les guichetières filiformes, à la Poste de Basse-Rive. La martyrisée, l'ostracisée s'appliquera minutieusement à libérer « sa » place de celles qui, selon elle, l'occupent indûment. L'injustice et la cruauté des autres donnent parfois naissance à des monstres qui n'ont pas même conscience de l'être.
Une plume forte et efficace pour un drame réaliste et poignant dont on ne sort pas indemne.
Eva choisit, parmi un des trajets familiers de la postière, une grande côte avec un tournant un peu sec, en aplomb de la rivière. C’était un chemin forestier, emprunté surtout par le personnel de l’ONF ou par de rares randonneurs. Juste dans le tournant, un dégagement herbeux révélait la vallée et permettait de se garer. De bonne heure Eva organisa la mise en scène : elle gara sa 4L dans le tournant, le capot relevé, elle enroula un bandage à son poignet droit. Sous son siège était caché une grosse poignée de coton hydrophile qui calait le flacon de chloroforme à moitié débouché.
Il faisait frais, mais la journée promettait d’être belle. Un léger brouillard montait du vallon, déroulait ses volutes lentes et transparentes sur les bas côtés et noyait le virage, plus bas, là d’où arriverait la postière. Eva frissonna, non de froid mais de peur. Elle cherchait son souffle, elle n’avait fait pourtant aucun effort, mais une oppression angoissante lui bloquait les poumons. Elle dut s’appuyer sur l’aile avant de sa voiture, ses jambes ne la portaient plus. Elle n’était plus qu’une oreille épiant le moindre ronron de moteur. Et si la fille passait par un autre chemin ? Et si elle ne s’arrêtait pas ? Eva n’eut pas le temps d’imaginer autre chose, la 104 arriva pile à l'heure prévue et freina devant les signaux désespérés d'Eva. Celle-ci s'approcha de sa victime, rougissante, bégayante :
- Bon... Bonjour, je suis tomb... tombée en panne d'essence... le bidon est au... au pied... la banquette arrière. Là... Avec ma foulure au poignet, j’ai... Il est si lourd !
« Elle va bouger cette conne, c’est à croire qu’elle a deviné... Mon Dieu, faites qu’elle sorte ! » Eva agita son bandage sous le nez de la fille. La postière lui sourit en hochant la tête. Après s’être garée juste devant la 4L jaune, elle sortit de sa voiture et articula une phrase banale sur l’entraide entre filles à laquelle Eva ne répondit rien. Vas-y ! Mais penche-toi donc, c’est là. Qu’est-ce qu’elle attend ! Eva laissa échapper un petit gémissement qu’elle dissimula sous une toux factice. Une envie monta, irrépressible, de pousser la fille sur la banquette, de finir au plus vite cette comédie grinçante. Elle tenait grande ouverte la portière arrière gauche, l’autre main dissimulait le coton derrière son dos, elle invitait de tout son corps la postière à se précipiter dans le piège.
Enfin la jeune fille se pencha à l'intérieur de la 4L et aperçut le bidon intentionnellement coincé sous des cartons de bouteilles vides. Tandis qu’elle s’efforçait de le dégager, Eva se jeta de tout son poids sur le corps ployé. Elle tâtonna quelques secondes avant de plaquer le morceau de coton dégoulinant de chloroforme sur le nez de sa victime. Yeux fermés, respiration bloquée, elle sentit cette chair vivante gigoter désespérément en grognant sous le poids de sa propre chair. Une nausée l'envahit soudain. Elle dut serrer les dents et avaler à plusieurs reprises sa salive mêlée de fiel.
Eva prit conscience qu’elle écrasait un corps inerte. Elle desserra son étreinte. Elle suffoquait, elle était en nage. La tête lui tournait. L’odeur du chloroforme était insupportable. Vite ! Il fallait qu’elle sorte, qu’elle respire de l’air frais. Elle s’appuya sur une masse molle et retira la main avec dégoût, comme si elle s’était enfoncée dans des entrailles sanguinolentes. Ce fut un rude effort de s’extirper de la voiture. Elle s'activa pour dissiper le sentiment de panique qui montait en elle. Elle attrapa les pieds à pleines mains, le talon droit lui sembla plus usé que le gauche. Elle dut serrer aux chevilles - comme elles étaient osseuses sous ses doigts ! - pour mieux assurer sa prise. Tous ces contacts étaient répugnants. La première secousse qu’elle donna au corps pour le sortir du véhicule faillit la déséquilibrer. Elle traîna la fille par saccades. La veste ramassait la poussière. Eva s’arrêta. Esquissa un geste pour frotter... Folle ! Je suis folle, se chuchota-t-elle. Elle tassa la fille au volant de la 104. Remonta dans l’auto. Démarrer, vite. Ça ne marche pas. Démarrer. Bon sang, qu’est-ce qu’il a ce moteur ! Cette maudite clé ! Enfin le moteur rugit. Il n’y avait qu’à pousser dans le vide. Après quelques tonneaux, la fille ne s’en tirerait pas sans plusieurs membres cassés.
Eva tremblait au volant et ne se décidait pas à enclencher la première. Et si la fille se réveillait ? La situation devenait absurde. Il fallait pousser. Elle passa la première, les grincements de la boîte de vitesse vrillèrent son cerveau. C’était comme si elle ne savait plus conduire. Elle s’obligea à appuyer doucement sur l’accélérateur, crispant tous ses muscles pour anticiper le choc.
- Mais qu’est-ce qui se passe, gémit-elle.
La voiture ne bougeait pas